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On pourrait également intituler cette page "Histoire d'un fourvoiement scientifique". Cette histoire nous intéresse car elle se passe dans le Sud malgache subaride à proximité des embouchures de la Linta et du Menarandra, non loin de la lagune de Bevoalava où se trouvent de belles mangroves. Nous en avons déjà en partie fait état dans sur le blog "Paesaggio". Cette histoire commence en 2005.

 

madagascar fond Bevoalava JML

  Fig. 1 : Situation

 

La découverte du cratère de Burckle

 

En 2005 donc, Dallas Abbott, une chercheuse étatsunienne du Lamont-Doherty Earth Observatory of Columbia University, découvre sur les fonds marins de l’Océan Indien méridional, le cratère  d'impact de Burckle situé à 30°51′S - 61°21′E (au SE de Madagascar) et à 3 800 mètres de profondeur. Le diamètre de cet astroblème, exceptionnel, est d'une trentaine de kilomètres. L’impact de l'objet céleste responsable et le mégatsunami qui en aurait résulté ont été datés par l'équipe de D. Abbott (Abbott et al., 2006) de 3 000 à 2 800 ans BP, cela non directement mais à l’aide de tests de mollusques trouvés sur les « chevrons » du Sud malgache. Cette datation est donc bien ténue.

 

L'invention des chevrons

 

Le terme « chevron » est employé en géomorphologie depuis plusieurs décennies pour désigner des formes en V renversé que l’on observe sur les flancs des monts dans certains reliefs en structure plissée. Malencontreusement  (on aurait pu facilement trouver d'autres noms) ce terme est réemployé avec un sens tout à fait différent par Maxwell et  Vance (1989) à propos de  grands massifs dunaires décrits en Egypte continentale, puis par Hearty et al. (1998) à propos des Bahamas.  Dans un contexte côtier très éloigné du précédent, ils dénomment ainsi des accumulations sédimentaires littorales en forme de V ou de U, constituées de sable marin mais aussi de divers éléments venus des profondeurs océaniques parfois  chimiquement modifiés par  l'impact initial d'un astéroïde. Ces accumulations déposées par la mer sont  juste remaniées par le vent. 

 

Des mégatsunamis à l'origine des chevrons

 

Au même moment d'autres scientifiques font le lien entre ce qui a été appelé "chevrons" et des mégatsunamis qui se seraient produits en  Australie. "L'énigme" des chevrons" est donc résolue (Scheffers et al., 2008). En mettant l'accent sur des cataclysmes peu connus de la majorité des gens, le tsunami survenu à Sumatra  fin 2004 a donné un coup de fouet à l'étude des paléotsunamis. Mais en fait le sujet intéressait depuis longtemps de nombreux laboratoires (Bourgeois, 1997 ; Rhodes et al., 2006). Les tsunamis laissent en effet des traces durables de leur passage sur la terre ferme et sur les récifs coralliens. Encore faut-il savoir les interpréter les dépôts ce qui n'est pas toujours évident même pour des scientifiques expérimentés. 

 

Les tsunamis anciens les plus spectaculaires, donc ayant provoqué les changements les plus significatifs dans l'environnement, ont été appelés  mégatsunamis (ou méga-tsunamis, autre orthographe). Ce sont des phénomènes sans commune mesure avec les tsunamis "ordinaires", les déferlements pouvant dépasser 180 m de haut. Ils seraient provoqués par des effondrements sous-marins comme dans le cas du fjord de  Lituya  en Alaska (1958), des explosions volcaniques comme à Santorin ou plus rarement par la chute d’astéroïdes dans les océans. Ce dernier phénomène pourrait avoir été marqué par des astroblèmes comme le cratère d'impact de Burckle. La fréquence de ce dernier type de tsunami serait d'un tous les 1 000 à 10 000 ans.

 

"Découverte" des chevrons d'Ampalaza et de Fenambosy

 

Dans le Sud de Madagascar, Ampalaza est le nom d’un petit comptoir  situé non loin de l’embouchure de la Menarandra devenu en 1900 poste militaire français. Par extension c’est le nom d’une baie située au sud de l’embouchure de la Linta. En fait ce nom est à peu près inconnu des Malgaches et du reste du monde car Ampalaza est situé dans une sorte de « bout-du-monde », pauvre, peu peuplé et dépourvu de toute route.

 

La région a minutieusement été étudiée par un géographe, René Battistini, pendant la période située à cheval sur la fin des années 50 et le début des années 60. Il en a tiré une thèse principale de plus de 600 pages illustrée de 180 figures consacrée à la géomorphologie de l’Extrême-Sud de Madagascar (Battistini, 1964a) et une thèse secondaire consacrée à l’étude humaine de la plaine côtière mahafaly (Battistini, 1964b). Plus tard, un autre géographe, Jean-Noël Salomon (1987), a décrit la région située immédiatemment au nord du tropique du Capricorne, prolongement de la précédente, dans sa thèse d’Etat de géographie physique. Plus récemment deux cartes couleur très détaillées et une notice consacrées à l’évolution récente des milieux à Androka et signées Jean-Michel Lebigre, Guilène Réaud-Thomas, Michel Rejela (2001) sont isses d'un patient travail de terrain. Toutes ces études ont en commun la particularité de faire, pour l’ensemble du Sud-Ouest et de l’Extrême-Sud de Madagascar, une typologie des grands massifs dunaires littoraux et de les mettre en relation avec les vents dominants, notamment le fameux tsiokantimo qui souffle avec régularité du Sud.

 

Mad JML Androka 30

Vue d'une partie du massif dunaire linguiforme de Saodana (photo JML)

 

En 2006, des chercheurs anglo-saxons de l'Holocene Impact Working Group  découvrent sur Google Earth que le littoral méridional de Madagascar recèle d'immenses chevrons. Ils annoncent (Masse et al., 2006) qu'il existe un lien entre le cratère de Burckle et les chevrons malgaches : c'est le mégatsunami provoqué par  l'impact de l'astéroïde  qui est à l'origine de ces derniers. Les plus spectaculaires de ces chevrons sont le "chevron de Fenambosy" et le "chevron d'Ampalaza".

 

MAD Fenamb GE15 2km

La partie septentrionale du "chevron" d'Ampalaza. Image Google Earth, L = 8 km

 

Sur les images satellitales, on voit en effet à Fenambosy, à Ampalaza, à Faux-Cap et Cap Sainte-Marie, les traces "criantes" du mégatsunami, semblables à celles déjà vues en Australie : ces déferlements de matériel marin formant des « chevrons » s’enfonçant jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres, à la manière d’une crème au lait débordant d’un plat. Une expédition internationale est organisée à Madagascar par Dallas Abott, Edward Bryant, Vasheslev Gusiakov et Bruce Masse entre le 28 août et le 12 septembre 2006. S‘y adjoignent deux universitaires malgaches. Leurs certitudes sont étayées par ce qu’ils voient. Une communication est faite dans la foulée et des articles sortent dans le New York Times ("Ancient Crash, Epic Wave" Blakeslee, 2006a) et l’International Herald Tribune  ("'Band of misfits' theory: Meteors are not that rare" Blakeslee, 2006b) du 14 novembre 2006. Un des articles montre même une photo prise à la limite de l'escarpement de faille.

 

Qu'est-ce qu'un massif dunaire linguiforme ?

 

En fait  le chevron d'Ampalaza correspond au complexe dunaire linguiforme de Saodana ou d'Anandria Avatra décrit  et cartographié une première fois par Battistini en 1964 et une seconde fois par Lebigre, Réaud-Thomas et Rejela en 2001. Le chevron de Fenambosy, lui, correspond au massif de Dogary. Là aussi René Battistini (1964) a réalisé une cartographie (ci-dessous) accompagnée d'une description minutieuse de ce massif dunaire linguiforme, nommé complexe dunaire de Dogary. Fanambosy ou Fenambosy est en fait le nom d’un cap aux confins du pays Mahafaly et du pays Karimbola dans le Sud-Ouest de grande île de Madagascar.

 

MAD Dune Saodano BATT1964

Fig. 2 : Le complexe dunaire linguiforme de Saodana. Extrait de Battistini, 1964a

 

MAD Dune Dogary BATT1964

Fig. 3 : Le complexe dunaire linguiforme de Dogary. Extrait de Battistini, 1964a

 

C'est un ensemble d'accumulations éoliennes de sable et de poussière appelé dunes, ce qui implique une source d'approvisionnement en sable, le plus souvent des embouchures ou des plages. Le vent dominant leur donne une direction privilégiée. Cet ensemble allongé à la forme d'une langue, le plus souvent d'une langue-de-chat. L'élément essentiel des massifs linguiformes sont des dunes paraboliques. On trouve parfois aussi comme c'est le cas ici des nebkhas. Le massif de Dogary a la particularité de s'étendre sur plus d'une vingtaine de kilomètres de long depuis le canal de Mozambique jusqu'au lieu-dit Vohibantaza. Il s'élève a plus de 200 mètres d'altitude transgressant l'escarpement de faille qui forme la limite du plateau Karimbola que l'on voit au nord-est.

 

Histoire d'un fourvoiement scientifique

 

En 2008, un article de N. Pinter et S.E. Ishman de la Southern Illinois University dans GSA Today (doi: 10.1130/GSAT01801GW.1) remet le phénomène en perspective optant pour l'idée de dunes paraboliques "(...the term “chevron” should be purged from the impact-related literature", "We suggest that the data are not consistent with the 4-5-km-diameter impactor that has been proposed, but rather with the constant and certainly noncatastrophic rain of sand-sized micrometeorites into Earth’s atmosphere..."). La même année, un blog personnel, celui de Zoltan Sylvester reprend cette bonne argumentation remettant en cause ce lien mégatsunami / « chevron ». En 2009, Joanne Bourgeois de l’université de Washington à Seattle et Robert Weiss de la Texas A&M University, deux excellents spécialistes des dépôts liés aux tsunamis, réfutent le lien entre le cratère d’impact de Burckle et les prétendus « chevrons » du Sud malgache. La modélisation qu’ils ont faite du tsunami montre que la direction des « chevrons » en question ne correspond pas. Bien que ne disposant que des images Google Earth, J. Bourgeois et R. Weiss (2009 résumé) estiment que l’on a probablement à faire à des massifs dunaires. L’idée que la présence d’organismes liés aux grands fonds est une preuve est également remise en cause. Récemment (juin 2010), un article de James Goff et al. remet également en question le couple impact océanique d’astéroïde / mégatsunami sur un exemple néo-zélandais.

 

En ce qui nous concerne, nous pensons que la cartographie des massifs dunaires léguée dès 1964 par René Battistini montre bien que l’on a bien à faire à des dunes. Sinon comment expliquer que des massifs dunaires linguiformes proches les uns des autres et d’époques bien différenciées aient exactement la même direction  (Fig. 4) ? N’importe quel bon géomorphologue de terrain était capable de s’en rendre compte, pas les membres de l’Holocene Impact Working Group.

 

Saodana dune 13

Fig. 4 : Le complexe dunaire de Saodana (extrait de Lebigre, Réaud-Thomas, Rejela, 2001)

 

Quoique cela soit devenu coutumier ce qui est difficilement une excuse, les membres de l’Holocene Impact Working Group ont une conception particulière du travail scientifique : dans la plupart des universités européennes, on apprend à chaque étudiant à entamer toute nouvelle étude par une bibliographie sur le thème de sa recherche et sur la région concernée par celle-ci : les chercheurs de l’HIWG s’en sont dispensés d’autant plus aisément qu’il s’agissait de travaux en langue française, certains chercheurs étasuniens et australiens dont ils font partie considérant à tort que les travaux dans d'autres langues que l'anglais n'existent pas.

 

La presse  a servi de relais aux « découvertes » de ces chercheurs ; à partir du moment où un article de vulgarisation a été publié dans le New York Times (Blakeslee, 2006a), un autre dans le Herald Tribune (Blakeslee, 2006b), ils sont curieusement devenus la référence sur la question comme le prouvent les nombreuses références à cet article sur le Web  et notamment sur Wikipedia.

 

Dans les publications des chercheurs de l’HIWG les approximations et les erreurs sont nombreuses. Au-delà c’est la méthode qui consiste à choisir quelques éléments censés être favorables à une hypothèse pour en faire des vérités universelles qui pose un vrai problème à certaines équipes scientifiques, par ailleurs très bien dotées financièrement.

 

Références :

 

Abbott, D., Martos, S., Elkinton, H., Bryant, E., Gusiakov, V., Breger, D., 2006.- Impact Craters as Sources of Megatsunami Generated Chevron Dunes. GSA 2006 Philadelphia Annual Meeting, 22-25 October, 2006, Paper n°.119-20, GSA Abstracts with Program, 38, n°7, p.299.

Battistini, R., 1964a.- L'Extrême-Sud de Madagascar, étude géomorphologique. Paris, Cujas, 636 p.

Battistini, R., 1964b.- Géographie humaine de la plaine côtière Mahafaly. Paris, Cujas, 198 p.

Bourgeois, J., Minoura, K., 1997.-  Paleotsunami studies. Contribution to mitigation and risk assessment. In  : Gusiakov, V.K., ed., Tsunami Mitigation and Risk Assessment, Rept. of the International Workshop.  Computing Center, Siberian Branch, Russian Academy of Sciences, p. 1-4.

Bourgeois, J., Weiss, R., 2009.- Chevrons are not mega-tsunami deposits. A sedimentologic assessment. Geology; 37: 403-406.

Goff, J.R., Dominey-Howes, D., 2010.- Brief communication "Does the Eltanin asteroid tsunami provide an alternative explanation for the Australian megatsunami hypothesis?" Nat. Hazards Earth Syst. Sc., 10, pp. 713-715.

Hearty, P.J., Neumann, A.C., Kaufmanc, D.C., 1998.- Chevron Ridges and Runup Deposits in the Bahamas from Storms Late in Oxygen-Isotope Substage 5e*1.50. Quaternary Research, 50, 3, pp. 309-322.

Lebigre, J.-M., Réaud-Thomas, G., Rejela, M., 2001.- Androka (Extrême-Sud de Madagascar) : cartes d’évolution des milieux. Bordeaux, CRET, Iles et Archipels, n°30, 72 p. et 2 cartes hors texte.

Masse, W., Bryant, E., Gusiakov, V., Abbott, D., Rambolamana, G., Raza, H., Courty, M., Breger, D., Gerard-Little, P., Burckle, L., 2006.- Holocene Indian Ocean Cosmic Impacts : The Megatsunami Chevron Evidence from Madagascar. EOS, Trans. AGU, 87(52), Fall Meet. Suppl., Abstract PP43B-1244.

Maxwell, T.A., Vance H.C., 1989.- Large-Scale, Low-Amplitude Bedforms (Chevrons) in the Selima Sand Sheet, Egypt. Science, Vol. 243, Issue 4895, pp. 1179-1182.

Pinter, N., Ishman, S.E., 2008.- Impacts, mega-tsunami, and other extraordinary claims. GSA Today, v. 18, no. 1, p. 37–38, doi: 10.1130/GSAT01801GW.1.

Rhodes, B., Tuttle, Horton, Doner, Kelsey, Nelson & Cisternas, 2006.- Paleotsunami Research, Eos Trans. AGU, 87(21), doi:10.1029/2006EO210002

Salomon J.-N., 1987.- Le Sud-Ouest de Madagascar, étude de géographie physique. Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, Université d'Aix-Marseille, thèse de Doctorat d'Etat, 996 p.+ 3 cartes H.T.

Scheffers, A., Scheffers, S., Kelletat, D., Abbott, D. & Bryant, E., 2008.- Chevrons : enigmatic sedimentary coastal features. Zeitschrift für Geomorphologie N.F., vol. 52, no. 3, pp. 375-402.

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