Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Aujourd’hui, lorsque l’on entend parler des mangroves, on peut avoir l’impression que tout est bien connu à leur sujet. Au début des années 80, une bibliographie (Rollet, 1981) recense plus de 5 000 références sur ce milieu. Depuis ce chiffre a été multiplié au moins par quatre ou cinq, la diversité des thèmes abordés allant en augmentant. En dépit de progrès certains, le discours des gestionnaires et des politiques sur la mangrove souffre encore de nombreuses ambiguïtés. La représentation sociale des marais maritimes tropicaux est à l’origine des différents usages qui en sont fait. De ce point de vue, les lieux communs qui s’appliquent à la mangrove, loin de reculer, ont plutôt tendance à se développer. D’une opinion souvent négative menant à la destruction de ce type de végétation, on est souvent passé à une vision idéalisée de la mangrove. Le mythe de l’incroyable biodiversité des mangroves constitue le lieu commun le plus répandu mais on en relève bien d'autres comme le lien automatique  que l'on fait entre la richesse halieutique des eaux côtières et les mangroves, la prétendue stabilité de celles-ci, leur fonction anti-érosive, leur présumée grande fragilité, etc...

Dans le passé, la plus grande partie de la société coloniale, héritière de principes visant à mettre la nature sous contrôle humain, a considéré la mangrove comme insalubre et au mieux inutile. Seules quelques catégories, comme celle des naturalistes, échappent à cette vision pour le moins étriquée. Cette représentation s’est transmise tout naturellement aux administrations post-coloniales et perdure ici et là. Elle a facilité la destruction des mangroves là où on le pouvait. Dans l’Entre-deux-guerres, sur l’ensemble des rivages tropicaux, de connivence avec les exploitants de tanin, les responsables politiques n’avaient aucune objection à ce que l’on détruise de grands peuplements de Rhizophoracées par prélèvement des écorces tannifères. Quant au phénomène général de « poubellisation », qui consiste à transformer certaines mangroves en décharges où l’on entasse les ordures et où l’on se débarrasse notamment des déchets les plus toxiques, il est devenu si commun qu’il perdure dans les mœurs actuelles. La perception d’une mangrove utile plonge profondément ses racines dans celle qu’avaient d’elle de nombreux peuples autochtones. Aujourd’hui encore, l’écosystème « marais à mangroves » demeure le fondement de la vie quotidienne de milliers de personnes qui y pêchent, chassent, coupent du bois, récolent des produits de pharmacopée, du miel et autres ressources, inépuisables lorsqu’elles sont correctement gérées. Cette perception, s’étant peu à peu exacerbée, est progressivement devenue source de malentendus et de conflits. Pour une majorité d’écologistes, la conservation des mangroves ne tolère en effet aucune destruction et donc aucun aménagement. Leur présumée fonction protectrice des rivages contre l’érosion ainsi que celle de pourvoyeuse en ressources en ferait un espace inviolable, exception faite pour des usages scientifiques, pédagogiques, voire touristiques. Toute une part des rapports anciens entre ce milieu et les hommes est de ce fait oblitérée au nom d’une ferme volonté de conservation. On notera que cette volonté de conserver des milieux possède un caractère d’autant plus aléatoire que les dynamiques naturelles qui y prévalent apparaissent intenses. On rappellera par ailleurs que dans les mangroves d’Afrique de l’Ouest, celles d’Asie méridionale et orientale, de nombreux aménagements à finalités agricole, aquacole ou salicole ont été entrepris par le passé dans le cadre de petites communautés traditionnelles.

La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : doit-on sauvegarder la mangrove à tout prix ou faut-il se résoudre, en multipliant les activités, à une humanisation de plus en plus poussée du paysage des marais maritimes tropicaux ? Pour de nombreux écologistes, il va sans dire qu’une protection absolue devrait partout s’imposer. Pour eux, le seul enjeu consiste à léger aux générations futures des écosystèmes aussi proches que possible de l’état dans lequel ils nous ont été légués, voire en meilleur état lorsqu’une restauration paraît possible. Pour les scientifiques et pour les aménageurs, les enjeux apparaissent comme bien plus complexes ce qui implique pour les Etats et pour les communautés locales de définir des priorités à moyen et long terme. Il n’est pas aberrant d’affirmer que celles-ci ont la possibilité de varier en fonction du contexte local et mondial, la pire des politiques étant celle du double langage environnemental : d’un côté, tel ou tel Etat se proclame grand défendeur international de l’environnement, mais dans les faits n’hésite pas à saccager ce dernier dès qu’un intérêt financier est en jeu. Mettre en valeur les mangroves, c’est à dire en tirer économiquement partie, les transformer en partie, ne doit plus apparaître comme une hérésie tant qu’une gestion rigoureuse permet une pérennité de l’exploitation des ressources et permet de sauvegarder la biodiversité au sens le plus large.


Extrait de :

Couverture PhJ EFC2009

Lebigre, J.M., 2009.- Représentations et lieux communs sur les marais à mangrove. In : Joseph, Ph. (dir.), « Ecosystèmes forestiers des Caraïbes », Actes du colloque organisé par le Conseil Général de la Martinique, 5-10 décembre 2005. Paris, Karthala : 615-629.


Biblio

Rollet, B., 1981.- Bibliography on mangrove research 1600-1975. Paris, Ed. UNESCO, 479 p.

 

Mad Tsiribihina riz mangrove 2

Riziculture traditionnelle dans les mangroves de la Tsiribihina (Image Google Eath,  Echelle : L=1 400 m)

Tag(s) : #Sujets de réflexion

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :